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11 MARS 1976 : SCANDALE AU RAY !

Nice - St Etienne : 1 - 1 (0-0)
26 journée de Division 1

Ce soir-là, Nice (3e) défie St-Etienne (1er) lors de la 26e journée de D1. Un choc marqué par les deux pénaltys oubliés par l'arbitre M. Wurtz...
A Nice, stade du Ray, le 11 mars 1976
OGC Nice - AS St Etienne : 1 - 1 (0-0)
Arbitre : M. Wurtz
But pour Nice : Toko(62e)
But pour St Etienne : Bathenay (47e)
Les équipes
Nice :
Baratelli - Douis, Zambelli, Katalinski, Grava - Huck, Jouve, Guillou - Sanchez, Toko, Molitor. Ent. : V. Markovic.
St Etienne : Curkovic - Janvion, Piazza, Lopez, Farizon - Larqué, Bathenay, Synaeghel - Rocheteau (Santini, 63e), Revelli, Sarramagna. Ent. : R. Herbin

Nous sommes en mars 1976. La France a froid. Elle se réchauffe en suivant l'épopée des Verts en Coupe d'Europe. Le mercredi 3, le pays est dans ses pantoufles et devant sa télé. Il voyage à l'oeil. Le quart des Stéphanois, lui, est drôlement secoué par le Dynamo Kiev d 'Oleg Blokhine à Simféropol. Résultat : 2 à O. Le crime parfait en Crimée. Curkovic et les siens ne sont pas morts, mais ils ne sont pas en bon état. Ils ont vu l'URSS. Ils garderont son coup de griffe en mémoire jusqu'au match retour.
À Nice, cette défaite n'a fait rire personne, mais on ne compte aucun suicide. Faut pas pousser ! On veut bien encourager "Sainté" hors de nos frontières, mais la vague verte s'est arrêtée aux portes de la ville. Surtout à quelques jours du choc de la première division, entre le tenant et son challenger principal..

Ça sent la poudre
Saint-Étienne sort d'une guerre froide pour se jeter dans un volcan. Les Niçois sont chauds. Ils viennent de s'imposer (2-1) à Bordeaux, en Coupe de France, dans une ambiance de corrida. Nice - St-Etienne: tout le monde en parle. Les places sont parties comme des petits pains. Le Ray devrait approcher son record d'affluence qui date de 1952 (22740 spectateurs). Si la cité est excitée, les Niçois, eux, sont au calme. Au vert ... À Cimiez, au Petit Palais. L'endroit est idéal pour préparer un coup d'état. Un coup d'éclat. Troisièmes à une longueur de Sochaux (2e) et trois du leader stéphanois, Guillou et les siens savent bien l'importance de ce rendez-vous posté à 12 journées du verdict. Markovic va plus loin. « Si on veut être champion de France, on doit gagner cette rencontre. Sinon, c'est mort » affirme le coach yougoslave de l'OGCN qui n'a jamais maquillé ses pensées.


Le jeudi 11 mars, L'Équipe titre : « Le grand tournant ». Nice-Matin opte pour : « La finale du championnat ». Bref, la soirée est interdite aux pleutres. Ça tombe bien : Josip Katalinski est le contraire d'un poltron. Pour rien au monde, il ne raterait ça. La veille, le défenseur central du Gym s'est rasé la barbe. II n'en est pas moins impressionnant. « Ce match sent la poudre ? Tant mieux, j'aime les grandes batailles », déclare-t-il dans Nice-Matin. « Le colosse de Sarajevo a affûté son canon » ajoute Jacques Boissonnet qui connaît bien le bonhomme et sa frappe surpuissante.
Derrière, celui qu'on surnomme Skija sera associé à un jeunot. Son nom : Henri Zambelli. Victime d'une déchirure à une cuisse, Jean-Pierre Adams est toujours à l'infirmerie. Devant, le trio Sanchez-Molitor-Toko a pour mission de dynamiter le rideau de fer stéphanois.
Markovic compte sur la puissance et la spontanéité du jeune Tchadien, mais aussi sur les slaloms géants de Sanchez et l'expérience de Molitor. En face, les Verts sont au complet. Plus qu'une équipe, c'est une machine de guerre. Une machine à gagner. Saint-Etienne vise un troisième sacre national de rang et rêve de conquérir l'Europe. Rien que ça ...

La fête sauvage
A 20h30, le stade est plein comme un oeuf. 19394 spectateurs espèrent voir une passation de pouvoir. Si Geoffroy-Guichard est appelé le chaudron, ce soir-là, le Ray ressemble à une marmite posée sur un feu vif.
C'est la fête du foot. Mais une fête sauvage. Y'a de l'agressivité dans l'air. Dans les regards. Dans les gestes. Nice - Saint-Etienne, c'est un combat de boxe. Sans round d'observation. On n'est pas là pour s'épier, se jauger, se tenir à distance. On se connait trop. Alors on se rentre dedans. Dès les premières minutes, Katalinski, Toko et Jouve chauffent un Curkovic aux gants brûlants.
Saint-Etienne répond par Rocheteau qui ne cesse de mettre un joli bazar dans le camp ennemi. Piazza perce, Guillou tacle. C'est le monde à l'envers. Tout le monde attaque, tout le monde défend. Le football total de l'Ajax a fait des beaux petits.

Toko répond à Bathenay
Le Gym est en feu. Saint-Etienne reste de glace. La folie face au réalisme. C'est le choc des contraires et c'est d'une beauté, d'une intensité à couper le souffle. D'ailleurs, le stade ne respire plus. Il est en apnée. Les joueurs aussi.
A la 43e minute : premier fait de jeu. Katalinski - dont on ne sait plus s'il est libéro ou attaquant - entre dans la surface stéphanoise à vive allure et s'apprête à frapper quand il est descendu par Janvion. Le tacle par derrière mérite sanction. Le penalty est flagrant. Sauf pour l'arbitre, M. Wurtz qui laisse jouer. Les Niçois sont stupéfaits. Le public furieux.
A la pause, Robert Wurtz regagne son vestiaire sous les huées du Ray. Les plus gentils l'envoient aux chiottes. Les autres à l'échafaud.
La seconde période démarre par un coup de théâtre. Dès la 47e minute, Dominique Bathenay sème le milieu niçois et trompe Baratelli d'une frappe laser au ras du poteau. Les "Rouge et Noir", qui ont encore le penalty oublié en travers, sont révoltés. Ils sonnent la charge de la brigade légère. Sur son aile, Grava vole. Huck multiplie les assauts. Il faudrait un lasso pour le stopper. Le Gym assiège le camp d'en face. Sanchez est déroutant, Molitor est remuant, Toko est intenable. A la 62e minute, il claque un but inouï, inventant un centre-tir à la folle trajectoire qui lobe Curkovic et vient mourir dans la lucarne. Le Ray revit.
Tatoué par les crampons de Jean­François Douis, Rocheteau quitte le champ de bataille en traînant la patte. Puis, c'est au tour de Saramagna de subir un traitement de choc prescrit par Roger Jouve. Le Gym montre les dents. Saint-Etienne tire la langue.

L'arbitre a oublié ses lunettes

La fin du match est irrespirable. Les Niçois se ruent sur le but de "Curko". C'est là que survient le deuxième fait de jeu. Celui qui entrera dans la légende du Gym. A deux minutes de la fin (88e), Huck déborde sur son côté droit et centre dans une surface surpeuplée. Un peu court, Lopez dévie le ballon de la main sous les yeux de l'arbitre. Tout le monde croit au penalty. Logique : il est indiscutable. Les Stéphanois s'arrêtent de jouer. Larqué se prend la tête à deux mains et s'en prend à son coéquipier. Piazza hurle. Curkovic est abasourdi. Les autres ont les mains sur les hanches. Mais Monsieur Wurtz ne siffle pas. Il a oublié ses lunettes. Il se met à courir dans l'autre sens. Normal: il a tous les Niçois à ses trousses. Hervé Revelli en profite pour filer au but. L'arbitre siffle. Quoi? Tout le monde l'ignore. Il est perdu. Huck le secoue comme un arbre à fruits. « Je l'ai insulté en alsacien. Il aurait dû m'expulser. Au lieu de quoi, il me disait: "J'ai rien vu, j'ai rien vu!" »

Le Ray n'est plus un stade mais un volcan en éruption. Une lave de colère se déverse sur le pré. C'est fini : 1-1. Place à la folie. La foule se presse devant la sortie principale. Elle attend l'homme en noir. Dans le vestiaire niçois, c'est la tempête. « C'est un scandale. En nous privant de deux penaltys flagrants, M Wurtz a tué le championnat », souffle Roger Loeuillet, le président du Gym. Les joueurs parlent de vol, de honte et d'injustice. Viatka Markovic sort le lance-flammes : « En Yougoslavie, un arbitre qui commet ces deux erreurs serait suspendu au moins deux ans. On lui couperait le sifflet. » Robert Wurtz, lui, ne sera pas bavard : « Le règlement m'interdit de faire des déclarations. » Il ne sera jamais sanctionné par la Commission fédérale. Mieux : il arbitrera la finale de la Coupe de France quelques semaines plus tard.
Les Stéphanois, eux, élimineront le Dynamo Kiev au terme d'une remontée fantastique lors du quart de finale retour. Ils échoueront en finale de la Coupe d'Europe face au Bayern Munich de Beckenbauer, mais défileront sur les champs sous les hourras de la France entière. Évidemment, ils sont les plus forts ... Les Verts seront donc sacrés champions de France au soir du samedi 19 juin 1976 devant l'OGC Nice, deuxième, à trois petits points...

Le but niçois :
1:1 Toko (62e), centre-tir de Toko à la folle trajectoire qui lobe Curkovic et vient mourir dans la lucarne.